Comment un seul livre peut-il contenir cent mille milliards de poèmes ?
Raymond Queneau a découpé un livre de dix sonnets en bandes de papier qu'on peut faire basculer indépendamment. Pour tout lire, il faudrait environ 200 millions d'années.
▶ Lancer l'histoireEn 1961, le poète français Raymond Queneau publie un livre contenant exactement dix sonnets, intitulé Cent Mille Milliards de Poèmes. Mais chaque page est découpée en quatorze bandes horizontales, une par vers, et comme les dix sonnets partagent non seulement le même schéma de rimes mais les mêmes sonorités de rime, chaque vers peut se combiner avec ceux des neuf autres. En faisant le calcul sur quatorze vers avec dix choix possibles pour chacun, le livre contient techniquement 10 puissance 14 sonnets distincts. Queneau lui-même a calculé qu'il faudrait environ 200 millions d'années pour tous les lire.

Ce livre a même contribué à faire naître l'Oulipo : quand Queneau a buté sur sa fabrication, il a demandé l'aide du mathématicien François Le Lionnais, et ensemble ils ont lancé en 1960 ce collectif d'écrivains et de mathématiciens surtout francophones, créé pour explorer ce qu'ils appelaient la littérature potentielle : de nouvelles structures et formes que n'importe quel écrivain pourrait s'approprier. Plutôt que d'attendre l'inspiration, les membres de l'Oulipo inventaient délibérément des règles, ou contraintes, puis écrivaient à l'intérieur de ces règles, en documentant chaque méthode pour que d'autres écrivains puissent s'en emparer. Queneau avait une formule mémorable pour décrire ce que faisait son groupe : les oulipiens sont des « rats qui ont à construire le labyrinthe dont ils se proposent de sortir ».
Certaines contraintes sont devenues célèbres en elles-mêmes, comme le lipogramme, un texte qui évite entièrement une lettre donnée, que le membre de l'Oulipo Georges Perec a utilisé pour écrire La Disparition, un roman de 300 pages sans la lettre e. D'autres sont plus étranges : la méthode S+7 remplace chaque nom commun d'un texte par le septième nom qui le suit dans le dictionnaire, transformant une phrase banale en une sorte de poésie absurde, tandis qu'un poème « boule de neige » ajoute une lettre à chaque vers successif.
Pour Queneau, ces règles n'étaient pas une cage : c'était une machine à fabriquer des idées qu'il n'aurait jamais trouvées autrement. Son camarade oulipien Georges Perec a construit toute une « machine à fabriquer des histoires » à partir de contraintes pour écrire son roman foisonnant La Vie mode d'emploi, et la réputation du groupe a fini par traverser l'Atlantique quand Martin Gardner a consacré sa chronique Mathematical Games du Scientific American de février 1977 à l'Oulipo, faisant découvrir ses jeux de mots réglés au public américain.
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Récap
Une contrainte n'est pas une cage pour un écrivain : c'est un labyrinthe qu'il construit exprès, pour que l'effort d'en sortir produise quelque chose de nouveau.
Le fait surprenant · Le livre de Queneau, Cent Mille Milliards de Poèmes, cache environ cent mille milliards de sonnets dans dix pages imprimées découpées en bandes, une pile que Queneau disait qu'il faudrait 200 millions d'années pour lire entièrement.
Sources (2)
Pas de source, pas d'affirmation. Chacun des 16 faits de cette leçon renvoie à au moins une de ces sources.